Didier Lemaire : « Réduite à une garderie, l’école forme des élites qui se croient affranchies de tout héritage »

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Didier Lemaire relance une question qui inquiète beaucoup de familles : l’école instruit-elle encore, ou se contente-t-elle de garder les enfants pendant que les adultes travaillent ? Derrière sa critique de la « garderie », le professeur de philosophie défend une idée exigeante de l’éducation : transmettre des savoirs, donner des repères et permettre à chacun de gagner en autonomie. Il alerte aussi sur un paradoxe : une école qui néglige l’héritage culturel commun risque de laisser les élèves les mieux armés s’en affranchir, tandis que les autres en restent privés. Le débat ne se résume donc pas à opposer savoirs et bien-être. Il porte sur la mission de l’école, sur les inégalités scolaires et sur la formation de citoyens capables de comprendre le monde. Je prends au sérieux cette inquiétude, sans considérer pour autant que l’école française se réduise à une garderie. La formule frappe juste lorsqu’elle décrit un renoncement à instruire, mais elle ne dit pas tout du travail quotidien des enseignants ni des difficultés concrètes des établissements. Pour juger le propos, il faut regarder les résultats, les conditions d’apprentissage et ce que signifie réellement transmettre.

Didier Lemaire et la mission d’instruction de l’école

Didier Lemaire, professeur de philosophie, a consacré une part importante de sa carrière à des élèves issus de milieux défavorisés. Son argument central est net : l’école ne peut remplir sa promesse d’émancipation si elle renonce aux savoirs exigeants et à la transmission d’une culture commune. Une institution qui accueille les enfants sans leur donner les moyens de lire, de raisonner et de comprendre les œuvres risque de confondre présence et apprentissage.

Je partage ce point de vigilance, mais je me méfie des formules qui condamnent en bloc l’école publique. Un enseignant qui reprend une règle de grammaire pour la troisième fois ne fait pas de la garderie : il s’attaque à une difficulté réelle, parfois accentuée par le manque de temps et l’hétérogénéité des classes. La critique devient utile lorsqu’elle conduit à demander quels savoirs doivent être mieux enseignés, et avec quels moyens.

Question Ce que défend la critique Enjeu concret
Instruction Remettre les connaissances au centre Lire, écrire, compter et raisonner avec assurance
Transmission Donner accès à un héritage commun Ne pas réserver les références culturelles aux familles déjà initiées
Autonomie Former des élèves capables de juger Comprendre une information plutôt que la répéter
Égalité Combattre les inégalités scolaires Offrir à tous des apprentissages solides et des attentes élevées

Les résultats scolaires éclairent le débat sur l’éducation

Les comparaisons internationales ne tranchent pas à elles seules la question de la mission scolaire, mais elles donnent des repères. Dans l’enquête PISA 2022 de l’OCDE, les élèves français de 15 ans obtiennent 474 points en mathématiques, contre 472 en moyenne dans l’OCDE. En compréhension de l’écrit, la France atteint 474 points, contre 476 pour l’OCDE, et en sciences 487, contre 485. Ces résultats situent le pays près des moyennes internationales, sans effacer les difficultés rencontrées par une partie des élèves.

Le chiffre le plus préoccupant n’est pas toujours la moyenne. Dans l’évaluation PISA 2022, l’écart en mathématiques entre les élèves français les plus favorisés et les plus défavorisés atteint environ 113 points, contre 93 points en moyenne dans l’OCDE. Cet écart rappelle que l’accès aux savoirs dépend encore fortement de l’origine sociale. À mes yeux, défendre la transmission ne revient donc pas à célébrer un héritage réservé à quelques-uns : cela oblige à rendre les connaissances accessibles à tous.

Une anecdote de terrain, même modeste, aide à comprendre ce qui se joue. Je pense à cette scène familière d’un élève qui déchiffre péniblement un texte, puis lève la tête lorsqu’il en saisit enfin le sens : ce n’est pas une compétence abstraite qui vient d’être acquise, mais une porte qui s’ouvre. À l’inverse, prétendre que la confiance suffit, sans enseigner les outils nécessaires, revient à laisser l’élève devant une porte fermée en lui assurant qu’il est libre de la franchir.

La garderie, une formule qui masque aussi le travail périscolaire

Le mot « garderie » est volontairement provocateur. Il traduit l’angoisse de parents qui voient les journées d’école s’allonger sans toujours percevoir les progrès de leur enfant. Mais il peut aussi brouiller la distinction entre enseignement et accueil périscolaire, deux missions différentes, toutes deux indispensables. L’école ne peut se substituer aux familles, et les animateurs ne remplacent pas les professeurs : les confondre rend le débat moins précis.

Je me souviens d’une scène très simple, que beaucoup de parents reconnaîtront : à la sortie, un enfant raconte avec enthousiasme une lecture faite en classe, puis parle de son atelier après l’école. Tout se mélange dans son récit, mais pas dans les responsabilités des adultes. C’est précisément pourquoi le dialogue entre enseignants, familles et équipes périscolaires compte. Les expériences de classe sans écran, mêlant lectures et sorties, montrent aussi que l’accueil peut enrichir les apprentissages lorsqu’il est pensé avec un objectif clair. Un projet scolaire autour de la lecture et des activités de plein air illustre cette complémentarité possible.

Une seconde anecdote, plus tranchée, concerne les mots eux-mêmes : entendre un adulte qualifier d’emblée l’école de « garderie » devant un enfant peut dévaluer le travail de ceux qui l’accompagnent. Je préfère une critique qui nomme précisément ce qui manque : temps de lecture, stabilité des équipes, soutien en classe ou apprentissages fondamentaux. C’est moins spectaculaire, mais nettement plus utile.

Transmission et autonomie : l’enjeu des prochaines années

La transmission n’est pas un retour nostalgique à une école idéalisée. Elle consiste à donner à chaque élève des connaissances, des méthodes et des repères qui lui permettront de penser par lui-même. L’autonomie ne signifie pas apprendre seul ; elle se construit grâce à des adultes qui expliquent, corrigent et ouvrent des chemins. Sur ce point, la critique de Didier Lemaire mérite d’être entendue : l’école ne peut promettre l’émancipation tout en laissant les savoirs les plus structurants hors de portée.

Reste à éviter une autre facilité : opposer mécaniquement exigence et bienveillance. Une école ambitieuse peut accueillir les difficultés sans renoncer aux apprentissages. Elle doit aussi reconnaître le travail des équipes et les conditions parfois fragiles dans lesquelles elles exercent, comme le rappelle le témoignage d’un directeur après de longues années au service des élèves. La reconnaissance des familles envers un directeur d’école rappelle que l’institution repose aussi sur des engagements humains durables.

Je retiens finalement une exigence simple : juger l’école à ce qu’elle permet réellement aux enfants d’apprendre, et non à la seule intention affichée. Si elle veut réduire les inégalités scolaires, elle doit protéger le temps d’enseignement, soutenir les équipes et faire de l’héritage culturel un bien commun. C’est à cette condition que Didier Lemaire, l’école, la garderie, l’éducation, les élites, l’héritage, la transmission, l’autonomie et la formation cessent d’être des mots de polémique pour devenir les termes d’un débat utile.

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