Claude Askolovitch : « Combattre le fascisme, c’est aussi lutter contre celui qui peut nous habiter »
Comment combattre le fascisme sans transformer l’antifascisme en réflexe aveugle ? Comment défendre la démocratie tout en reconnaissant l’intolérance et l’autoritarisme lorsqu’ils apparaissent dans son propre camp ? Dans Mes mains pleines de sang, Claude Askolovitch pose ces questions à partir de son identité juive, de la guerre à Gaza et du traumatisme du 7 octobre 2023. Son propos ne consiste pas à confondre les responsabilités ni à distribuer des culpabilités collectives. Il invite plutôt à regarder en face les contradictions qui accompagnent l’engagement politique, y compris lorsqu’elles dérangent.
Je retiens de cette démarche une idée exigeante : la lutte contre le fascisme ne se limite pas à dénoncer l’adversaire. Elle suppose aussi une vigilance envers ses propres discours, ses propres colères et la manière dont on traite ceux qui pensent autrement. Cette exigence n’affaiblit pas l’antifascisme ; elle lui donne une boussole. Car la conscience critique et l’humanisme ne sont pas des ornements du débat public, mais des garde-fous contre la haine et les simplifications.
Claude Askolovitch et le fascisme : l’examen de soi au cœur de la lutte
Dans son livre, Askolovitch relie une réflexion intime à une question politique plus large : que devient une identité lorsqu’elle est prise dans la violence, la peur et les accusations collectives ? Il parle d’Israël, de Gaza et de l’histoire juive sans faire de son appartenance un argument qui dispenserait d’examiner les actes. C’est précisément ce point qui rend sa démarche inconfortable, mais utile.
À mes yeux, son idée centrale tient en une distinction : combattre une idéologie autoritaire ne donne pas un droit de jugement global sur un peuple, une religion ou une famille politique. La lutte antifasciste perd sa portée si elle remplace l’analyse des actes par la mise en accusation d’identités entières. Dénoncer sans déshumaniser, voilà l’équilibre difficile.
Un livre intime dans un débat politique brûlant
Le titre Mes mains pleines de sang évoque une responsabilité morale, mais il ne suffit pas à lui seul à établir une culpabilité personnelle ou collective. Le livre s’inscrit dans l’après-7 octobre et dans les débats suscités par la guerre à Gaza ; il demande au lecteur de tenir ensemble la douleur, la critique politique et le refus de la haine.
Je pense à une scène fictive, mais familière : autour d’une table, deux proches s’opposent sur une manifestation. L’un veut dénoncer une injustice ; l’autre entend dans certains slogans une hostilité envers les Juifs. Si chacun réduit l’autre à une intention supposée, la discussion est déjà perdue. Si les mots sont examinés précisément, le désaccord peut rester ferme sans devenir une condamnation identitaire.
Antifascisme et démocratie : distinguer les idées des appartenances
Le fascisme se nourrit notamment de l’obéissance imposée, de la désignation d’ennemis intérieurs et du mépris des contre-pouvoirs. L’antifascisme, pour rester démocratique, doit donc protéger le pluralisme et les libertés qu’il prétend défendre. Cela implique de critiquer les idées et les actes avec précision, plutôt que d’attribuer une faute à tous les membres d’un groupe.
Les chiffres officiels donnent une mesure du climat, sans résumer à eux seuls l’expérience des personnes visées. En France, le ministère de l’Intérieur a recensé 1 676 actes antisémites en 2023, contre 436 en 2022. Cette hausse brutale rappelle que la vigilance face aux discours de haine ne relève pas d’un débat théorique.
En 2024, les autorités ont recensé 1 570 actes antisémites, soit un recul par rapport à l’année précédente, mais un niveau toujours très élevé. Ces données portent sur les faits signalés et enregistrés : elles ne mesurent pas toutes les insultes, menaces ou discriminations qui échappent aux statistiques. Le chiffre baisse ; le besoin de protection, lui, ne disparaît pas.
Les repères qui empêchent la dérive
Pour moi, une position antifasciste solide se reconnaît moins à la force de ses slogans qu’à sa cohérence dans les moments difficiles. Je garde en tête quelques repères simples :
- Nommer les faits sans attribuer une responsabilité collective à une population entière.
- Défendre la liberté de manifester tout en condamnant clairement les menaces et les violences.
- Refuser l’intolérance, même lorsqu’elle se présente comme une réponse à une injustice réelle.
- Protéger le débat contradictoire et les institutions démocratiques contre les intimidations.
Ces principes ne rendent pas les conflits moins graves ; ils évitent d’y ajouter une nouvelle injustice. Les mobilisations antifascistes, comme les décisions publiques qui les concernent, gagnent à être discutées avec précision, notamment lorsqu’il est question de dissolution d’organisations ou de maintien de l’ordre. Les débats autour de la dissolution de la Jeune Garde illustrent cette tension entre action politique, libertés publiques et cadre légal.
La vigilance contre l’autoritarisme commence dans les institutions
La conscience démocratique ne concerne pas seulement les partis ou les manifestants. Elle s’applique aussi aux institutions chargées de faire respecter la loi. Quand des signes d’infiltration idéologique ou des pratiques discriminatoires sont évoqués, l’enjeu est de vérifier les faits, d’assurer des enquêtes indépendantes et de préserver la confiance du public. La question de l’extrême droite dans la police rappelle pourquoi la neutralité des services publics mérite une attention constante.
Je songe ici à une autre scène fictive : une jeune employée assiste à une réunion où une plaisanterie visant une minorité est accueillie par des rires gênés. Personne ne se croit extrémiste ; pourtant, le silence laisse la remarque s’installer. L’anecdote est ordinaire, et c’est précisément son intérêt : l’autoritarisme ne se manifeste pas toujours par de grands discours, il peut aussi progresser dans les petites concessions quotidiennes.
Askolovitch invite ainsi à ne pas réserver l’examen moral aux autres. Cette démarche ne signifie ni que toutes les opinions se valent, ni que les responsabilités se confondent. Elle rappelle plutôt qu’une démocratie se fragilise lorsque la critique se transforme en mépris, ou lorsque la défense d’une cause sert à excuser des méthodes qui la contredisent.
Une exigence qui dépasse les appartenances
La phrase au cœur de cette réflexion peut se lire comme un avertissement : lutter contre le fascisme exige également d’identifier en soi le goût de l’exclusion, la tentation de simplifier et le désir de faire taire. Cela ne place pas toutes les situations sur le même plan. Cela oblige à appliquer les mêmes principes de dignité et de responsabilité, même lorsque l’émotion pousse à les abandonner.
Dans cette perspective, l’engagement ne consiste pas à parler plus fort que l’adversaire. Il consiste à défendre la démocratie sans adopter les réflexes de l’autoritarisme, et à préserver l’humanisme lorsque la colère rend cette tâche moins confortable. C’est à cette condition que l’antifascisme reste une lutte pour la liberté, plutôt qu’un simple mot d’ordre.
Pour prolonger cette réflexion, je m’intéresse aussi aux formes concrètes de mobilisation et aux tensions qu’elles font surgir dans l’espace public. Une manifestation peut porter un engagement démocratique fort ; elle doit néanmoins être évaluée à l’aune de ses pratiques, de ses mots et du respect des personnes. Une mobilisation antifasciste à Brest montre combien l’élan collectif et les tensions peuvent parfois coexister.
Au fond, la réflexion de Claude Askolovitch ne propose pas une formule confortable, mais un critère exigeant : combattre le fascisme, c’est défendre la démocratie, exercer sa vigilance et préserver sa conscience, même lorsque la lutte commence par soi-même.
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